REPORTAGES PUBLICATIONS CONTACT EDITION COLLECTION


PAUL-EMILE VICTOR : L'HOMME DES POLES
GROENLAND, PARIS, TERRE-ADELIE, BORA-BORA © FONDS PAUL-EMILE VICTOR - TEXTE DE STEPHANE DUGAST

Toute sa vie, Paul-Emile Victor s'est passionné pour les pôles. Ses nombreuses expéditions en Arctique comme en Antarctique, son savoir-faire reconnu de logisticien polaire, ses talents d'écrivain et de dessinateur, son sens inné de la communication, sa notoriété et son combat écologique avant-gardiste en font l'une des grandes figures de l'aventure du vingtième siècle. A l'occasion de la sortie de la biographie Paul-Emile Victor, j'ai toujours vécu demain par Daphné Victor & Stéphane Dugast (préface Nicolas Hulot) aux éditions Robert Laffont en octobre 2015, Zeppelin diffuse des images inédites du fonds Paul-Emile Victor.
Pavillon bleu-blanc-rouge en berne. Garde d'honneur, constituée d'une trentaine de marins, pompons rouges sur le crâne, raides comme des « i ». Longue et plaintive sonnerie aux morts. Le dernier hommage rendu à celui « qui a été obligé d'interrompre (dé-fi-ni-ti-ve-ment) toutes ses activités : le 7 mars 1995 à midi » - comme indiqué avec humour sur son faire-part de décès qu'il a lui-même dessiné - est celui d'ordinaire réservé aux marins morts en mer. En clin d'oeil à sa vie dédiée à l'exploration des « déserts blancs » de notre planète, c'est depuis le navire de la Marine Dumont-d'Urville [1] que la dépouille de Paul-Emile Victor, enveloppée d'un linceul blanc, glisse par-dessus bord pour s'enfoncer dans les eaux tièdes du Pacifique. Vêtus de blanc selon la tradition polynésienne, colliers de fleurs de tiaré autour du cou, proches, amis de Bora-Bora, officiels et militaires ont respecté à la lettre les volontés du défunt. Grande figure de l'exploration polaire en France et dans le monde, Paul-Emile Victor part ainsi pour un dernier voyage.

[1] Jules Dumont d'Urville (1790-1842). Officier de Marine, explorateur et découvreur en 1819 de la statue de la Vénus de Milo, et surtout de la Terre Adélie en janvier 1840.


Une enfance jurassienne

C'est à 13 000 kilomètres de la Polynésie, près de Genève en Suisse, que Paul Eugène Victor (pour l'état civil) naît le 28 juin 1907. Le jeune Paul (comme on l'appelle) passe son enfance à Saint-Claude dans le Jura. Son père, Eric Victor, y dirige une fabrique de pipes en bois de bruyère et de porte-plumes à réservoir. Le jeune Paul grandit paisiblement dans cette famille bourgeoise sans histoire jusqu'à la première guerre mondiale. Du fait de ses origines austro-hongroises, Eric Victor est à plusieurs reprises emprisonné sur dénonciation. Être à la tête d'une usine florissante attise toutes les suspicions et les jalousies. Harcelée et meurtrie, la famille Victor déménage à Lons-le-Saunier à l'été 1916. Monsieur Victor père y installe une nouvelle usine. Dans la cité jurassienne, Paul Victor y poursuit des études appliquées tout en s'adonnant au scoutisme et à la lecture. Souvent réfugié dans sa mansarde, « Tigre souriant » (son totem chez les scouts) dévore les récits d'aventures, d'exploration et d'ethnologie.



Plongé dans les romans et les revues, comme L'Illustration – le premier hebdomadaire illustré de langue française paru de 1843 jusqu'en 1944 - (dont il découpe et classe avec une précision méthodique les articles à caractère ethnographique), l'adolescent rêve déjà de grand Nord et d'îles polynésiennes. Baccalauréat math-élem-philo en poche, son père l'oriente vers des études scientifiques, malgré son goût prononcé pour les Lettres.


Le goût du large

Après trois années d'études à l'Ecole centrale de Lyon, l'ingénieur réussit, en 1928, le concours d'entrée de l'Ecole nationale de navigation maritime de Marseille. L'appel du large est pressant. Dans la foulée, il effectue son service militaire dans la Royale. Malgré tous ses efforts, l'aspirant Victor ne parvient pas à embarquer et passe un an dans la rade de Toulon et six mois à Cherbourg. C'est durant cette période que Paul Victor devient Paul-Emile Victor, suite à l'interprétation inattendue de l'initiale de son deuxième prénom par l'un de ses camarades. Ces expériences dans la marine marchande ou militaire ne le satisfont guère. La désillusion sur le métier est totale. Le quotidien routinier et la stricte discipline ne cadrent pas avec l'image de marin façonnée par ses lectures des romans d'aventures. Tiraillé entre le besoin impétueux de voir le monde et le désir de mener une vie toute tracée, le jeune adulte hésite. Faute de réelles perspectives, l'enseigne de vaisseau de deuxième classe Victor revient dans sa région d'origine à la fin de son service militaire. Le jeune ingénieur intègre docilement l'usine familiale. Si ce retour à la vie de terrien est brutal, le jeune homme y apprend néanmoins la gestion administrative, comptable et humaine d'une entreprise. Autant de « bagages » et d'expérience accumulée qui lui seront fort utiles une quinzaine d'années plus tard.



Durant cette période qui se prolonge jusqu'en 1933, Paul-Emile s'adonne également pleinement à ses passions. Féru d'aéronautique, il obtient ainsi un brevet de pilote d'avion en 1931, multiplie les voyages en Europe. Pourtant, sa vie ne le satisfait guère. La soif de découvertes et la promesse d'une vie plus exaltée le titillent. Une vie amoureuse plutôt morne achève de le convaincre : il doit quitter le cocon familial et le Jura. Le fils Victor ne sera jamais le successeur de son père à la tête de l'usine de Lons-le-Saunier. À 26 ans, une nouvelle vie s'offre désormais à lui.


Charcot, ce mentor

Fraîchement débarqué à Paris, le jeune Jurassien trouve rapidement sa voie et décide de suivre des études d'ethnographie au Musée d'Ethnographie du Trocadéro, futur Musée de l'Homme. Passionné par cette discipline, l'étudiant assimile avec facilité cours et conférences. Fin 1933, le professeur Rivet, directeur du Musée, lui propose une mission d'étude à Madagascar. Refus net ! Les conseils avisés de l'un de ses parents, ancien camarade à l'école alsacienne de Jean-Baptiste Charcot, vont alors bouleverser le cours de son existence. Chantre de l'exploration polaire française, le commandant Charcot est une sommité reconnue aussi bien par ses pairs que par le grand public. Médecin de formation comme son père Jean-Martin Charcot (l'un des fondateurs de la neurologie moderne), Jean-Baptiste a, quant à lui, multiplié les campagnes d'exploration à vocation scientifique en Arctique comme en Antarctique depuis 1903. Décidé, l'apprenti ethnologue saura se montrer convaincant dès leur première rencontre à l'académie des Sciences. Enthousiaste et décidé, Paul-Emile Victor expose brillamment son projet d'expédition ethnographique. Son objectif ? Etudier les Eskimos du Groenland oriental et ramener des objets de cette population, découverte seulement cinquante ans auparavant par l'homme blanc, afin de constituer une collection pour le Musée du Trocadéro. Rapidement conquis, Charcot accepte d'embarquer le « phénomène » (selon ses dires) et apporte même son plein soutien et sa caution pour la dotation matérielle et financière de « l'Expédition française 1934-35 sur la côte est du Groenland » initiée par le jeune Victor : lors de son prochain voyage, le marin-explorateur à la barbe blanche déposera le jeune homme et ses compagnons.



Le 25 août 1934, l'ethnologue et chef de mission Paul-Emile Victor, accompagné de l'anthropologue Robert Gessain, du géologue Michel Perez et du cinéaste Fred Matter-Steveniers, débarque du navire polaire Pourquoi-Pas ? dans le comptoir danois d'Ammassalik. L'immersion des quatre « Franskit » (Français) dans la société « esquimaude » est immédiate. Pendant près d'un an, ils apprivoisent la langue et multiplient les visites sur le terrain. Se déplaçant en traîneau à chiens ou en kayak, les quatre compagnons partent à la rencontre des 800 Eskimos peuplant cette région sauvage et montagneuse.

Sur ses carnets, le chef de mission constitue ses fiches ethnographiques, il note, écrit et dessine tout ce qui concerne cette civilisation entièrement dédiée au phoque. Les légendes et les contes chamaniques le passionnent.



À l'issue de ce séjour d'étude d'un an, les « Quatre du Groenland » ramènent 3 500 pièces ethnographiques, les enregistrements sonores de 250 chants traditionnels, des enquêtes scientifiques, un film ethnologique ainsi que 8 000 photographies. En pratiquant une « ethnographie amoureuse » avec les Eskimos qui les ont adoptés, Paul-Emile et ses compagnons ont permis de garder une trace indélébile de cette « civilisation du phoque », de sa vie matérielle, sociétale et spirituelle, aujourd'hui en voie d'extinction. Bien qu'il envisage sérieusement de prolonger son séjour d'un an, Paul-Emile doit toutefois se résoudre à rentrer en France suite à un télégramme lui annonçant le cancer de son père. Le virus du monde polaire est toutefois inoculé.

Le Groenland, sa terre promise

Criblés de dettes à leur retour, les « Quatre du Groenland » trouvent refuge chez Georges-Henri Rivière, sous-directeur du Musée d'Ethnographie du Trocadéro, qui leur déniche un logement et les présente au Tout-Paris. Dîners mondains et conférences s'enchaînent. En patron de presse avisé, Pierre Lazareff, alors directeur d'un quotidien phare de l'époque, s'intéresse de près à l'aventure inédite de ces jeunes hommes intrépides. Fin octobre 1935 paraît, en une de Paris-Soir, un grand reportage titré : « Douze mois sur la banquise ». La carrière d'explorateur médiatisée de Paul-Emile Victor est lancée. Son charisme et ses talents d'orateur, lors de ses premières conférences salle Pleyel à Paris, feront le reste. Rapidement lassé par les mondanités, le presque trentenaire décide de repartir au Groenland. Robert Gessain et Michel Perez, ses fidèles compagnons, et un nouveau venu - l'archéologue, sculpteur et romancier danois Eigil Knuth - l'accompagnent pour une expédition audacieuse : traverser d'ouest en est l'immense calotte glaciaire (appelée également inlandsis) du Groenland.



Au menu de cette « Transgroenland 1936 » : 4 hommes, 33 chiens, 3 traîneaux, 1 500 kilos de matériel et 800 kilomètres à parcourir afin d'étudier le plus scientifiquement possible un univers inhabité parmi les plus hostiles de la planète. Durement éprouvés par de violentes tempêtes inhabituelles pour la saison, les quatre hommes et leurs équipages frôlent la catastrophe avant d'arriver sains et saufs, après 49 jours de marche forcée, aux environs d'Ammassalik. Nous sommes le 11 juillet 1936. Revenu au « pays des hommes », les quatre savourent. Plus qu'un simple exploit sportif, c'est une intense expérience intérieure qu'ils viennent de vivre.


Wittou, l'Eskimo

Comme initialement prévu, Paul-Emile Victor (« Wittou » pour ses amis eskimos) décide de prolonger son séjour au Groenland oriental. Installé à Kangerlussuatsiaq (le « Presque-pas-tout-à-fait-grand-fjord »), à 250 kilomètres du village et du poste de transmission sans fil (TSF) le plus proche, Wittou partage, auprès de sa compagne eskimo Doumidia dont il est amoureux, le quotidien précaire et authentique de sa famille d'adoption.



Dans la maison semi enterrée, fabriquée à partir de pierres et de tourbe (l'habitat traditionnel hivernal d'alors), l'ethnographe poursuit sa méticuleuse enquête en écrivant, notant, annotant et dessinant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend. Comme ses compagnons, il chasse également l'ours et le phoque. À la fin de son séjour, il explore avec son ami inuit Kristian l'arrière-pays d'Ammassalik, alors non cartographié. Après quatorze mois de vie « comme un Eskimo parmi les Eskimos », de multiples voyages en traîneaux, après le scorbut, la faim et d'intenses moments de partage, Wittou quitte à regrets ses amis lors de la fonte estivale de la banquise. Doumidia deviendra la compagne de Kristian, son fidèle compagnon.


Un explorateur vedette

De retour en France en septembre 1937, le scientifique de formation exploite les données récoltées durant son séjour. Mêlant écrits de son journal personnel quotidien, réflexions personnelles, récits épiques ou chapitres plus scientifiques, ses livres, « Boréal » publié en 1938 et « Banquise » en 1939, sont deux succès en librairie. Que le lecteur soit scientifique ou profane, le plébiscite est total. Multipliant conférences, articles dans la presse scientifique ou généraliste, l'écrivain-ethnographe devient un infatigable conteur de la civilisation eskimo et un homme populaire de la France d'avant-guerre. Fasciné par les populations de l'Arctique, l'explorateur ne tarde pas à reprendre la route vers le Grand Nord. En 1939, il mène, en compagnie des médecins-biologistes Michel et Raymond Latarjet, des missions ethnographiques en Laponie norvégienne, finlandaise, suédoise. L'année d'avant, l'aventurier insatiable a effectué, avec son fidèle complice Michel Perez et le commandant Flotard de l'armée des Alpes, un raid transalpin en traîneaux à chiens entre Nice et Chamonix. Ce nouvel exploit a prouvé les atouts des techniques polaires pour pallier avantageusement les problèmes de transport d'hommes et de matériel en milieu enneigé.



Conférencier, écrivain, aventurier et même conseiller technique en 1939 pour le long-métrage « La loi du Nord » (l'un des plus grands succès populaires du cinéma français sous l'Occupation), Paul-Emile Victor a le vent en poupe quand éclate la guerre.


Sa drôle de guerre

Mobilisé dans la marine française, le lieutenant Victor est d'abord affecté à l'ambassade de France à Stockholm en Suède. Adjoint de l'attaché naval, il devient agent de renseignement et officier de liaison pendant cette « drôle de guerre ». La débâcle et l'invasion allemande vont l'obliger à un retour en France rocambolesque. Moscou, Odessa, Istanbul, Athènes, Gibraltar, le Portugal, l'Espagne puis la France occupée. Les bruits de bottes allemandes et le climat ambivalent régnant dans l'Hexagone l'incitent à quitter la France. En octobre 1940, il obtient du ministère de l'Éducation nationale le financement d'une mission d'étude ethnographique aux États-Unis et en Amérique du sud. Quelques jours plus tard, il quitte Marseille et débarque à Casablanca, au Maroc. Bloqué, faute de bateaux, il y séjourne jusqu'en décembre avant d'embarquer cette fois pour la Martinique. Loin de rester inactif, il profite de chacun de ces séjours pour mener des travaux ethnographiques. Il doit également s'acquitter de missions concernant l'éducation nationale, les sports et la jeunesse qui lui ont été confiées à son départ. Ayant enfin obtenu son visa, il débarque à New York en juillet 1941. Aux États-Unis, il multiplie d'abord les déplacements. Voyage en Californie, à Los Angeles où il revoit Jean Gabin, Michèle Morgan et Pierre Lazareff. Visites fréquentes à des amis de Washington. Installation à New York en compagnie de l'écrivain et pilote Antoine de Saint-Exupéry.
Tourmenté par le sort de ses compatriotes dans la France occupée par les nazis, il s'engage en juillet 1942 comme simple soldat dans l'US Air Force. Sa mission confiée par le gouvernement de Vichy fait tergiverser les autorités américaines, incapables de trancher : cette nouvelle recrue est-elle un « Vichy French » ou un « De Gaulle French » ? L'ethnographe de métier enchaîne ainsi les affectations sans réelles responsabilités opérationnelles jusqu'à la reconnaissance de ses compétences arctiques.

Vic', l'Américain

Nommé officier en juillet 1943, le lieutenant Victor devient instructeur terrain à l'Ecole d'entraînement polaire, basée dans le Colorado. Fort de ses expériences groenlandaises, l'ancien lieutenant de la Royale entraîne les escadrilles de recherche et de sauvetage pour le Grand Nord. Rédacteur de manuels techniques, il met également au point et développe les techniques de parachutage afin de porter secours aux équipages en difficulté.



Conseiller polaire, il est chargé, en mai 1944, d'organiser une escadrille de recherche et sauvetage en mer de Béring. Démobilisé en 1946, il se marie à Santa Monica en Californie, le 30 juillet, avec Eliane Decrais dont il aura un premier fils le 30 mai 1947 : Jean-Christophe puis, le 6 novembre 1952, les jumeaux Daphné et Stéphane. Pendant ses quatre années sous l'uniforme, le désormais promu capitaine a eu tout loisir d'étudier de près l'imposante et efficace logistique de l'armée américaine. Âgé de 39 ans, Paul-Emile Victor revient dans son pays en pleine reconstruction. L'appel du Grand Nord est toujours aussi pressant.


PEV, l'entrepreneur polaire

Jouant la carte de la sensibilité nationale, Paul-Emile réussit le tour de force d'engager la France exsangue d‘après-guerre dans la voie des explorations polaires. Ses expériences passées, son vécu des techniques américaines, son charisme, son don pour les relations publiques et l'appui des médias et de politiques (comme le député et ministre André Philip) décident le Conseil des ministres à approuver, le 28 février 1947, « la réalisation d'expéditions polaires françaises dans les terres arctiques et antarctiques ». La reconnaissance étatique sera même absolue : « Monsieur Paul-Emile Victor est chargé de l'organisation de ces expéditions et en sera le chef ». Les Expéditions Polaires Françaises - Missions Paul-Emile Victor (EPF) sont nées.



De 1948 à 1953, les premières expéditions, motorisées puis aidées par un support aérien, se succèdent au Groenland tandis que d'autres aussi à l'autre extrémité de la terre. En janvier 1950, le drapeau français est ainsi planté en terre Adélie, cent dix ans après le navigateur Dumont d'Urville. En 1956, le « patron » effectue son premier voyage en Antarctique. Trois ans plus tard, il obtient du gouvernement qu'en terre Adélie, les expéditions et la base scientifique deviennent permanentes. S'enchaînent alors, sans répits, missions dirigées depuis Paris et campagnes d'été en Antarctique pour celui qui devient le porte-drapeau et dénicheur de subventions des EPF.



Homme-orchestre, Paul-Emile prépare, recrute, planifie et mobilise les énergies. Plus de 150 expéditions en à peine trois décennies seront ainsi organisées. Le Jurassien d'origine en dirigera ainsi personnellement dix-sept en terre Adélie et quatorze au Groenland, accompagné au total de près de cinq mille hommes - dont deux mille cinq cents chercheurs.


Un précurseur de l'écologie

En marge de ses activités aux pôles, PEV (ainsi surnommé par ses proches) veille à entretenir sa curiosité intellectuelle. Il fréquente, dans les années 50, les surréalistes et le Collège de Pataphysique, il rencontre Raymond Queneau, Boris Vian et Jean Cocteau. Écologiste précurseur grâce à sa future femme Colette qui lui fait découvrir les livres de l'américaine Rachel Carson, la défense de l'homme et de son environnement le préoccupe dès les années 1960. L'aventurier charismatique et humaniste devient délégué général de la Fondation pour la Sauvegarde de la Nature, fondée par Louis Armand, avant de créer en 1974 le Groupe Paul-Emile Victor pour la défense de l'homme et de son environnement.



À ses côtés s'engagent d'illustres personnages comme Jacqueline Auriol, Alain Bombard, Jacques-Yves Cousteau, Maurice Herzog et Haroun Tazieff. Côté cœur, il épouse en secondes noces Colette Faure, une hôtesse de l'air vivant sur une péniche amarrée aux berges de la Seine, près de la sienne. De cette union naîtra le 30 septembre 1971 Teva (le « prince des voyages » en polynésien). Aucun nuage n'obscurcit la vie de celui désormais entré dans le dictionnaire Le Petit Larousse comme « explorateur français des régions polaires ». Surnommé également « l'homme des 3 pôles », sa carrière est à son zénith. N'existe-t-il pas en effet à cette époque (pour tous les potaches) trois pôles sur terre ? Le pôle Nord, le pôle Sud et le Paul-Emile Victor !…

Figure emblématique du monde polaire en France comme à l'étranger, Paul-Emile Victor excelle autant à diffuser les résultats scientifiques des expéditions qu'à vulgariser ses connaissances ou à parler de sa longue expérience d'explorateur des « déserts blancs ». Fin pédagogue, conférencier hors pair et habile orateur, l'homme des pôles est courtisé par les médias. Bon client, il fréquente assidûment studios de radio et plateaux de télévision. En pleine renommée, l'âme des explorations polaires françaises décide pourtant de prendre sa retraite administrative en 1976. Un an plus tard, âgé de 70 ans, il réalise son second rêve d'adolescent en s'installant sur un îlot du lagon de Bora-Bora en Polynésie Française.



C'est sur le motu Tane (« l'île de l'homme » en tahitien) qu'il se retire avec sa femme et son fils, pour écrire, dessiner et peindre, savourer la vie. Il y demeurera près de vingt ans mais restera un voyageur. En plus de ses allers-retours fréquents en métropole, ce retraité hyper actif s'autorisera pour ses 80 ans deux « voyages-pèlerinages ». En février 1987, il retourne en terre Adélie avant de se rendre au Pôle Nord au printemps, pour une expédition en ULM avec Hubert de Chevigny et Nicolas Hulot. Malgré un accident vasculaire cérébral en 1988 et le cyclone tropical Wasa qui dévastera son motu en 1991, sa foi en la vie est inoxydable. Politiques, journalistes, scientifiques ou artistes n'hésitent pas à venir dans ce bout-du-monde qu'est le Motu Tane pour le saluer. Le président François Mitterrand lui rendra visite comme à un chef d'Etat en 1990. Depuis son coin de paradis, le fin connaisseur des deux extrémités du globe continuera de communiquer avec le Monde jusqu'à son dernier souffle. À presque 88 ans, PEV entre de plein pied dans le gotha des personnalités françaises marquantes du vingtième siècle : il est immergé avec les honneurs de la République au large de Bora Bora, un jour de mars 1995, il y a exactement vingt ans…

© STEPHANE DUGAST

Paris, le 12 février 2015
(d'après des travaux préparatoires
en date d'octobre 2007).


L'AUTEURE, LA FILLE DAPHNE VICTOR
Née en 1952, Daphné est la fille unique de Paul-Emile Victor, la petite soeur de Jean-Christophe, la soeur jumelle de Stéphane et la grande soeur de Teva. Après six années universitaires en Droit, elle démarre sa carrière professionnelle chez Gaumont, où elle apprend à promouvoir et distribuer les films d'auteur, avant de créer sa propre société, Neuf de Cœur. En 1994, elle intègre le groupe audiovisuel Expand Images, en tant que juriste spécialisée dans la propriété intellectuelle. Depuis le décès de Paul-Emile Victor, elle gère au nom de la famille le patrimoine littéraire et artistique laissé par l'explorateur.
L'AUTEUR, LE JOURNALISTE STEPHANE DUGAST
Depuis plus d'une décennie, Stéphane multiplie les enquêtes sous toutes les latitudes avec un fort « tropisme » pour la mer et les univers polaires. Ses pérégrinations l'ont ainsi fait embarquer aussi bien sur un trois-mâts en Amazonie, dans un sous-marin nucléaire en patrouille, en compagnie des derniers chasseurs Inuits sur la banquise que sur la mythique Route 66. Reporter d'abord mais également auteur, chroniqueur et réalisateur, il collabore régulièrement avec la presse magazine.