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HIJRA, LE TROISIEME SEXE
Dhaka et Chittagong (Bangladesh), Calcutta et Delhi (Inde).

On pourrait les croiser mille fois sans les voir. Et pour cause, les hijras ne font pas les choses à moitié. Nées pour l'essentiel de sexe masculin, la plupart ont fait le choix de la transsexualité pour résoudre leurs crises d'identité. Une démarche a priori saugrenue dont les sacrifices témoignent de desseins audacieux et responsables. Face à l'ignorance de leurs concitoyens qui les considèrent comme des eunuques, sinon comme de simples travestis, les hijras se regroupent en communautés pour affirmer leur identité transsexuelle. Méprisées mais craintes, tolérées mais marginalisées, elles ont fait leur place dans les cultures sud-asiatiques. Mais trop souvent, elles se prostituent quand elles n'ont pas l'opportunité d'animer les fêtes populaires.


Une communauté sur la défensive

Il y aurait de quoi se retourner sur elle, et à y voir de plus près, rien ne dévoile la supercherie. Pourtant, Shabina ne veut pas tromper son monde. A 22 ans, elle escorte sans broncher une dizaine de quadragénaires plus vulgaires les unes que les autres. Toutes sont hijras. Elles arpentent les ruelles du vieux Delhi pour rançonner les commerçants. Personne ne les a vu venir, sans doute parce qu'elles reviennent de loin.

Au sein de la religion hindoue, les hijras font partie des castes les plus basses. Dans l'Islam, les castes n'existent pas, mais en Inde comme au Bangladesh, les hijras vivent en marge de la société. Méprisées, elles se recluent dans des « familles » qui sont autant de havres pour celles qui sont souvent chassées de leurs maisons parentales à la puberté. Chaque famille d'accueil est tenue par un « gourou » : une maîtresse qui s'installe en mère aimante pour les déshéritées libres de devenir hijras.

On désigne par hijra toute personne qui, dans l'Asie du sud, s'habille, se coiffe et se maquille comme une femme. Contrairement à l'idée reçue, toutes ne sont pas transsexuelles. Certains rejettent fermement la castration et préfèrent simplement se travestir, sinon pour dissimuler leur homosexualité. A l'image de la communauté gay en Occident, leur association regroupe diverses tendances qui sont autant d'identités sexuelles. Reste à adopter un prénom de femme et néanmoins, à gagner sa vie. Sans famille et sans reconnaissance sociale, un hijra qui reste seul devra faire face à une forte discrimination à l'embauche, au logement, à l'accès aux soins et à l'éducation. En revanche, le regroupement des hijras en communautés de quartiers assure la sécurité et l'entraide.

Jonna est gourou à Kaligonj, un quartier pauvre de Dhaka. Son statut lui confère l'autorité sur une trentaine de hijras qu'elle considère comme ses propres filles. Comme chaque matin, elle reçoit « ses enfants » dans sa demeure, un bidonville derrière une épicerie. La doyenne est assise dans un coin, poitrine au soleil. Maïa a passé le flambeau il y a cinq ans et profite aujourd'hui de ses vieux jours. Jonna assume tout en verve : « Nous avons établi notre communauté dans ce quartier et j'organise le travail de chacune depuis cette maison. Régulièrement, nous faisons le tour des magasins pour récolter des dons. Nous exécutons quasiment tous les jours des spectacles pour animer les mariages et les naissances, [elle rajoute] du coup mes filles n'ont pas besoin de se prostituer. » Un mensonge aux oreilles de notre traductrice qui a entendu parler des commissions de la nuit précédente. Un mensonge qui garantit la sécurité d'une communauté en proie à toutes les exactions homophobes.

La vulnérabilité des hijras ne date pas d'hier. Leur histoire, enracinée dans la culture indienne, remonte à 1000 ans av. JC, date à laquelle des écrits de médecine indiens mentionnaient l'existence d'un troisième sexe. Dans le même temps, un texte juridique interdisait aux hijras d'hériter de leurs parents, d'exécuter des sacrifices hindous et ordonnait leurs expulsions de leurs castes originelles. En d'autres termes, le troisième sexe était reconnu mais discriminé. Toutefois, bon nombre d'entre elles avaient une vie relativement sûre en travaillant comme domestiques et en participant aux cérémonies rituelles. Plus récemment, les colons britanniques ont supprimé les rôles traditionnels de cette minorité jugée perverse. Stigmatisés, les hijras sont devenus très discrets quant à leurs initiations chirurgicales et leurs pratiques. Pour finir, la partition du Raj britannique n'a pas fondamentalement bouleversé la culture hijra. En effet, l'Islam était déjà bien établi lorsque les musulmans furent majoritairement retranchés au Pakistan, et plus tard, au Bangladesh (ancien Pakistan Oriental). Dans ces deux derniers pays, l'Islam et l'homosexualité ne font pas bon ménage, mais la tolérance à l'égard des hijras - musulmans pratiquants - hérite d'une culture ancestrale accordant l'existence d'un troisième sexe.


Une réclusion pour la délivrance

L'éventail des transformations physiques auxquelles ont recours les hijras transsexuels est large, mais les problématiques sont toujours les mêmes. La fin justifie les moyens, mais toutes n'ont pas les moyens d'arriver à leurs fins. L'émasculation est une démarche volontaire et lorsque les unes s'offrent les prestations d'un service chirurgical, les autres pratiquent l'automutilation. La suite dépend de l'âge de l'individu, de son milieu social et de ses ressources financières. L'attribution d'un sexe féminin reste une opération délicate et d'autant plus lorsque les tissus originels sont perdus. Un traitement hormonal pallie la masculinisation du corps tandis que la chirurgie esthétique ravit les plus aisées. Des extrémités qui sont autant d'allers simples pour celles qui ne reverront plus jamais leur famille.

Jonna a grandi près de Pirojpur, une petite ville au sud du Bangladesh. Elle revient sur son adolescence : « Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais été comme les autres. Petit garçon, je m'appelais Kobi. J'avais pris l'habitude de suivre mon instinct sans pour autant manquer à mes devoirs. Mais les autres ont peu à peu fait la différence ce qui m'a finalement encouragée dans l'écoute de mon corps : une drôle de machine qui ne répond qu'à elle. Ça n'a pas plu à mes parents qui avaient tellement honte qu'ils m'ont chassée de la maison. J'ai pris le bateau pour Dhaka et je suis arrivée sans un sou en poche. C'est cette vieille femme qui m'a accueillie, voilà une trentaine d'années. Depuis, Maïa est comme ma mère. » La voix de Jonna, si délicate jusque-là, s'était soudain mise à trembler. Elle reprend son souffle comme elle a pris sa vie en main. Son ton se durcit, ses mots sont plus secs et la voilà emportée dans un excès de virilité. « Personne n'a le droit de forcer un enfant à partir. Moi j'en assume la responsabilité et je ne suis jamais retournée voir mes parents. De toutes façons, la honte leur fermerait les bras : j'ai fait une opération chirurgicale et tout le monde le sait au Pays. »

Comme Jonna l'a vécu, Kajol a subi une opération d'émasculation difficile. Ses organes génitaux externes ont été supprimés. Quant à l'esthétique, une entaille aura suffit : elle peut uriner mais elle n'aura pas de vagin. La suite de l'opération était trop coûteuse. A 32 ans, grâce à la poursuite d'un traitement hormonal, Kajol a rejoint l'allure d'une femme. Une délivrance pour celle qui, derrière une timidité surjouée, avoue son attirance pour les hommes. Un tabou au sein d'une société musulmane qui interdit l'homosexualité. En Inde, les hijras font caste à part et leur ambiguïté sexuée les place non pas au-dessus mais entre les méandres de la légalité. Au Bangladesh, les hijras s'identifient comme un troisième genre et la discrétion leur assure une relative tranquillité. En effet, la plupart des Bangladeshis pensent qu'elles sont nées comme ça, qu'elles ne peuvent avoir de rapports sexuels et les débats sont vite clos. Pourtant, parmi les prostituées qui fleurissent la nuit, on trouve des hijras que Kajol admet rejoindre quand les fins de mois sont dures. C'est là une facette autrement plus sombre de leur infortune : vivre sa sexualité avec des clients qui se cachent loin de l'Islam. Mais Kajol n'est pas une mécréante ; elle se rend d'ailleurs à la mosquée plusieurs fois par semaine. Paradoxalement, c'est vêtue comme un homme qu'elle prie dans la maison d'Allah. « Mon esprit est celui d'une femme prisonnière dans le corps d'un homme. Je sais que je ne pourrai jamais fonder de famille ; les gens d'ici ne sont pas assez ouverts d'esprit. J'aspire simplement à recevoir l'affection d'un homme à défaut de vivre un amour décomplexé » supplie Kajol qui en a déjà trop dit. Jonna est revenue pour mettre un terme à l'aparté. Elle sait que « ses filles » sont bavardes et l'homosexualité autant que la prostitution sont interdites. Mieux vaut garder le mythe entier et faire profil bas devant l'étranger.


Du raffut dans le quartier

Les hijras les plus débrouillards gagnent leur vie en animant les fêtes populaires, les mariages et les naissances. Elles dansent parmi les convives et assurent une ambiance éminemment bon enfant. Du reste, on raconte un peu tout et n'importe quoi, que ce soit leur pouvoir de fertilité conféré par la castration et l'accumulation d'une énergie sexuelle en l'absence de pratique, ou encore celui d'apporter la fortune ou de jeter le mauvais oeil sur quiconque. Dans tous les cas, un respect ancestral est accordé aux hijras même si le plus souvent, ils ne sont pas invités. Une ambivalence qui fait le quotidien des transsexuels au sein d'une homophobie latente.

Dhaka, Bangladesh. Nurislam, pauvre porteur au débarcadère de Sadarghat, a été vivement choqué par leurs procédés. Il raconte : « Les hijras sont passés plusieurs fois chez moi. Elles avaient appris que ma femme était enceinte, alors elles sont venues voir de leurs propres yeux pour estimer la date de la naissance. Quelques mois plus tard, elles sont entrées sans prévenir, arrachant mon jeune fils des bras de sa mère. Elles faisaient beaucoup de bruit et ça ne plaisait à personne. Mais elles étaient là à danser et à chanter. Moi je m'en suis bien tiré, parce que mon appartement ne payait pas de mine : j'avais un lit, une armoire en fer et un peu de vaisselle. Pour finir, elles m'ont demandé 300 takas et deux kilos de riz, sans quoi elles enlevaient le bébé. Je savais que cette menace ne tenait pas, mais elles étaient encore capables de jeter le mauvais oeil sur lui. Cet épisode est traumatisant pour tout le monde, alors autant qu'il passe vite. Trois ans plus tard, elles sont revenues pour mon deuxième enfant, mais n'ont demandé que 200 takas. Normal, c'était une fille. » Dans les quartiers populaires de Dhaka, ces scènes de racket sont monnaie courante, mais les hijras sont tellement craints qu'à défaut de les respecter, on les tolère.

Les hijras sont conscients d'être mal aimés et savent qu'à chacune de leurs intrusions, ils jouent sur le fil du rasoir. Jamais discrètes mais toujours furtives, leurs entrées dans les fêtes populaires ont de quoi en agacer plus d'un. Pourtant, c'est bien de l'ambiance festive dont elles profitent. Parmi les retrouvailles exaltées, les décorations chamarrées et la musique forte, leur présence n'est qu'une distraction de plus pour les convives. Le manège est en marche : les hijras s'emploient à danser avec grâce, chantent à tue-tête tout en frappant dans leurs mains pendant qu'une autre joue du dol, un tambourin qui achève d'assourdir la foule ahurie. Accoutrées sous leurs plus beaux jours, elles provoquent avant tout les hommes qui, gênés, se réfugient derrière un sourire de circonstance. Les hijras veulent de l'argent et savent deviner l'épaisseur des portefeuilles, aussi durcissent-elles le ton devant les plus récalcitrants. Dans le cas d'un refus, elles se livrent à la démonstration d'une telle vulgarité que c'est la foule entière qui se retourne contre l'harpagon.

Vivek est épicier dans le vieux Delhi. Ce soir-là, comme tous les soirs, la ruelle est inextricable mais une poignée d'hijras a quand même réussi à passer. Il s'en remet à peine : « Elles ont fait les boutiques une par une, la mienne était sur leur chemin. Elles voulaient tout retourner si je ne leur donnais rien. C'est plutôt rare de les voir là, du coup j'ai fait comme les autres et elles sont parties plus loin. Je ne les déteste pas mais elles sont juste un peu dures en affaires. » Vivek a fait comme tout le monde et tout le monde a donné de l'argent. Une bonne soirée pour les hijras qui avaient bien prévu leur coup. La venue prochaine du Holi, une fête chère au coeur des hindous, leurs assurait l'allégresse des badauds, ou comment racketter dans la bonne humeur.

©ZEPPELIN

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