REPORTAGES PUBLICATIONS CONTACT
CITÉ DES MORTS LES VIVANTS DÉLOGÉS
AL-QARAFA, LE CAIRE, ÉGYPTE  •  PHOTOS © ANTOINE MERLET / AGENCE ZEPPELIN
L'une des plus vastes nécropoles du monde musulman est en train d'être démolie. Fondée au VIIe siècle, al-Qarafa abrite de nombreux tombeaux toujours en usage. Un cimetière de plus de 1 000 hectares qui a la particularité d'être habité par des milliers de familles. Nichée en plein cœur de la capitale égyptienne, celle que l'on surnomme « la Cité des morts » est aujourd'hui victime de la pression foncière. Depuis 2020, divers projets d'aménagement grignotent cet ensemble patrimonial malgré sa reconnaissance par l'UNESCO et l'opposition des descendants. Les habitants, eux, sont incités à partir.
Habiter chez les morts
Le photographe Antoine Merlet est allé à la rencontre de Mohamed Khalifa, un rappeur qui dénonce la destruction de son quartier : al-Hattaba (الحطابة عنواني). À ses côtés, il témoigne de l'incurie des pouvoirs publics, tandis que la plupart des habitants voient leurs conditions de vie se détériorer. Les démolitions successives constituent la menace ultime, mais elles nourrissent aussi l'incertitude et la précarité des résidents qui n'ont pas les ressources suffisantes pour s'établir « en ville ». Ce sont pourtant eux qui entretiennent ce patrimoine unique en son genre, le premier cimetière musulman d'Égypte.

La nécropole d'al-Qarafa s'est développée dans les années 640, en même temps que la cité de Fustat, établie à l'emplacement du Caire actuel. Les deux sites resteront distants jusqu'au début du XXe siècle, quand l'accroissement démographique favorisera l'étalement urbain et le peuplement du cimetière. Les habitations informelles sont peu à peu raccordées à l'eau et à l'électricité de la capitale tandis que des immeubles se construisent sur plusieurs étages. Divers petits ateliers fournissent du travail dans le traitement des matériaux, la production manufacturière, l'artisanat et la construction.

Aujourd'hui, la démographie de la Cité des morts est difficile à quantifier tant ses frontières sont floues : les sources varient entre 300 000 et 1,5 million d'habitants. Toujours est-il que la plupart vivent dans d'ordinaires quartiers, dont la forte densité contraste avec les maisons érigées parmi les sépultures. Ces dernières héritent de l'organisation traditionnelle du cimetière, où les tombes d'une même famille sont regroupées et entourées d'une structure murée. Ainsi les occupants ouvrent-ils volontiers leurs portes aux descendants des défunts venus se recueillir. Un équilibre désormais fragilisé par de grands projets urbains.
Une femme se recueille devant une tombe située dans la cour de sa maison, au cœur du cimetière. Comme d'autres habitants, elle combine sa vie domestique avec les rituels funéraires au même endroit. © ANTOINE MERLET / AGENCE ZEPPELIN
Des profanations au bulldozer
En juillet 2020, le projet gouvernemental de construction d'un viaduc suscite de vives inquiétudes. Les propriétaires de tombeaux sont enjoints d'exhumer les dépouilles de leurs proches, et les habitants de quitter les lieux. En quelques jours, les bulldozers éventrent des tombes du XXe siècle pour faire place à l'autoroute d'al-Ferdaous, littéralement « le paradis ». Censée désengorger la mégapole, cette langue de béton empiète sur le périmètre de sauvegarde du Caire historique classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Une démonstration du peu de cas accordé à la mémoire collective, et à ceux qui la perpétuent.

En mai 2023, les travaux reprennent de plus bel autour des mausolées de l'imam al-Shafi et de Nafisa al-Sayyida où des tombeaux du XIXe siècle sont anéantis. Puis c'est au tour du marché hebdomadaire d'al-Tonsy d'être ravagé. En 2025, les opérations se poursuivent avec la démolition – de nuit et sans précaution – du dôme et du minaret de la mosquée funéraire Mahmoud Pasha al-Falaky, datant de la fin du XIXe siècle. Parallèlement, le cimetière historique de Bab al‑Nasr est menacé par un projet de parking multi‑étages, alors qu'il est composé de tombes de soufis, d'érudits, de familles locales, et de structures funéraires en bois très rares.

Jour après jour, les citadins découvrent des croix peintes à la bombe qui signalent les bâtiments promis à démolition. D'autres sont avisés que « [leur] logement sera bientôt détruit, mais qu'il y aura une indemnisation ». Une mécanique qui ne semble plus se limiter à la voirie puisqu'elle prolonge fidèlement le plan « Grand Caire 2050 » initié sous la présidence d'Hosni Moubarak. Ce projet, qui prévoit de remplacer les vieux quartiers populaires, souvent informels, par des gratte-ciels, avait été balayé par la révolution de 2011. Mais en 2018, son responsable, Mostafa Madbouly, est devenu… le chef du gouvernement.

Le fameux écrivain Taha Hussein, dont le mausolée est désormais coiffé d'une autoroute, doit se retourner dans sa tombe. On ne peut pas en dire autant d'Ihsan Abdel Kouddous et de Rosa al-Youssef, journalistes et icônes intellectuelles, dont les ossements ont dû être exhumés de justesse. Un héritage sacrifié sur l'autel de la modernisation.

Julien Pannetier
LE PHOTOGRAPHE  ANTOINE MERLET
Photoreporter indépendant, Antoine travaille pour la presse régionale et nationale. Après avoir donné des cours de sport pendant cinq ans, il s'est engagé dans le journalisme, orientant ses travaux vers les luttes sociales. Il aime prendre le temps de comprendre un sujet avant de s'y engouffrer. Exposé aux Rencontres d'Arles en 2017, à la Galerie VU' en 2020, et projeté au festival Visa pour l'image en 2021, il sait sortir de sa zone de confort pour travailler avec des rédactions comme M Le Monde, Télérama, Le Figaro, Libération, La Croix, ou encore Vice.