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CHARTREUSE, UNE DISTILLATION SOUS SILENCE
VOIRON, ISERE, FRANCE © ZEPPELIN

La légende disait vrai. La recette de la liqueur Chartreuse est un fabuleux secret gardé par une poignée d'hommes reclus dans un monastère interdit. Deux moines seulement maîtrisent l'assemblage des 130 plantes. Les autres consacrent l'essentiel de leur temps à prier. Une vie de solitude dont le silence est moins une contrainte qu'un engagement pour gagner la contemplation.
Une histoire tourmentée

Isolé dans les montagnes au Nord de Grenoble, le monastère de la Grande Chartreuse traverse sobrement les saisons qui le bercent. Là-haut, le silence règne parmi les moines. Depuis plus de neuf siècles, la maison-mère de l'ordre cartusien siège dans cet écrin sévère. Le premier ermitage était même inaccessible pendant six mois d'hiver. Aujourd'hui les hommes détricotent l'espace-temps mais l'édifice demeure, baigné dans le mystère monacal. Interdit aux visiteurs, il pourrait tomber dans l'oubli, mais c'est sans compter sur la fameuse liqueur verte.



Liquoristes depuis 300 ans, les chartreux ont prudemment exploité la fameuse recette sans jamais la dévoiler. Même les salariés qui travaillent à la distillerie ignorent tout des ingrédients. Conservée dans les tréfonds du monastère, la recette est issue d'un manuscrit énonçant la formule d'un « élixir de longue vie ». Ce manuscrit sans auteur avait été confié en 1605 aux moines de la Chartreuse de Vauvert, à Paris, mais ce n'est qu'en 1737 que l'apothicaire de la Grande Chartreuse fut chargé de la mettre au point. Il fixa la formule à 71° et la rebaptisa « élixir végétal ».



« Les gens s'étonnent que la liqueur soit encore fabriquée par des moines, » s'amuse Dom Benoît. Alors quoi ? Du génépi, de l'anis, du chardon béni ? Son sourire sera la seule réponse. Un secret bien gardé qui a parfois suscité bien des convoitises. Déjà en 1793, suite à la Révolution française, les chartreux furent dispersés et leurs biens confisqués. Une sentence qui fut pondérée en 1816, lorsque l'ordre obtint de l'Etat la location du monastère. Puis en 1903, dans un contexte anticlérical exacerbé, les moines furent expulsés de France et leur distillerie saisie. D'autres liquoristes moins talentueux furent chargés d'exploiter le nom « Chartreuse » mais toutes leurs tentatives pour reproduire la liqueur verte échouèrent. C'est seulement en 1927 que des hommes d'affaires de Voiron récupérèrent les titres pour les offrir aux chartreux exilés à Tarragone, en Espagne. Après la Seconde Guerre Mondiale, l'ordre d'expulsion fut enfin levé et les moines purent réintégrer le massif de la Chartreuse. La communauté continue à ce jour de louer les bâtiments à l'Etat français.
Une recette tenue secrète

A quelques pas du coffre qui renferme la recette, Dom Benoît et Frère Jean-Jacques réceptionnent 130 plantes du monde entier. Chaque année au monastère, 20 tonnes de plantes sont broyées, pesées et confinées par familles dans des sacs numérotés. Le processus se poursuit à 25 km de là, dans un bâtiment coiffé de la marque Chartreuse : dix lettres qui rayonnent comme le produit phare de Voiron. Enorgueillie par le savoir-faire ancestral de quelques moines, la distillerie ne cesse d'étourdir les visiteurs dans les vapeurs fleuries. De vieux alambics en cuivre subsistent, mais l'essentiel est distillé dans des machines plus modernes en inox.

Responsable de la distillerie, Bertrand exécute le gros des opérations décidées par les moines. Il verse le contenu des mystérieux sacs dans l'alcool, règle le feu au plus juste, purge le foin brûlant des alambics… son rôle est fondamental, mais Dom Benoît lui cache l'essentiel. L'homme qui n'a ni l'âge, ni le temps de porter des brouettes, distribue ses instructions sans les justifier. Procureur du révérend père depuis 1999, il rappelle que les chartreux ne sont pas un ordre mendiant. « On m'a demandé de distiller, je fais avec. Cette mission hors du silence est une confiance qui m'est faite par le supérieur, et l'aspect du travail est un lien avec toute l'humanité, » se console le septuagénaire.



Egalement missionné à la distillerie, Frère Jean-Jacques contrôle les distillats dans une officine. Concentré sur le densimètre, il reconnaît que la recette a parfois dû être adaptée : « Parmi les 130 plantes, un tiers a poussé dans la région, mais d'autres se font de plus en plus rares en France. Nous les retrouvons à l'étranger mais divers problèmes surviennent, comme la situation politique en Iran. Certaines plantes qui étaient autrefois cultivées dans les kolkhozes, se raréfient en Europe de l'est. Une autre plante a même été interdite à la consommation aux Etats-Unis, » justifie le moine qui en a déjà trop dit.

Quelques heures passent dans la distillerie, mais déjà le silence et la solitude manquent aux moines. « L'agitation de la vallée m'épuise et je suis toujours soulagé de rejoindre le monastère, » confie Dom Benoît, précisant qu'il ne prend jamais la voiture avec Frère Jean-Jacques, le seul autre moine à connaître la recette. De retour en Chartreuse, les deux hommes ne lâchent pas complètement prise. Connectés aux alambics par un système informatique de 1995, ils peuvent gérer les distillations à distance. « Quand les moines avancent dans la modernité, ils font des bonds prodigieux dans la mesure où c'est ordonné à leur vocation, » explique Philip Boyer, directeur des relations publiques de Chartreuse Diffusion SA.

Créée en 1970, la société laïque est chargée du conditionnement, de la publicité et de la vente des produits élaborés par les chartreux (eau-de-vie de noix, vodka, génépi…). Parmi eux, la liqueur Chartreuse tient la vedette avec un million de bouteilles vendues chaque année. D'abord consommée en France, elle s'exporte surtout en Espagne, au Mexique, en Russie, en Nouvelle-Zélande et plus récemment aux Etats-Unis. « La Chartreuse a traversé les siècles, mais elle fait bien partie de son temps. D'ailleurs les meilleurs barmans ne se privent pas de la servir dans des cocktails plus détonants les uns que les autres, » rapporte Philip qui apprécie particulièrement la « VEP Jaune » à la sortie du congélateur.
La réclusion volontaire

La vie solitaire des chartreux a toujours attiré des hommes ayant faim d'infini, désireux de vivre cachés aux yeux du monde et consacrant totalement leur vie à Dieu. Pourtant les novices sont de plus en plus rares. En 2013, la Chartreuse était occupée par une trentaine de moines, un effectif en réduction depuis les années 1950 et la crise des vocations religieuses. Il faut dire que l'ascèse imposée aux nouveaux venus a de quoi rebuter les plus courageux.

Toute l'ambiance du monastère dispose le novice à se laisser posséder par la prière. La parole n'est pas proscrite, mais le silence est de rigueur. Sans télévision ni radio, sans nouvelles ni passe-temps, il vaque entre solitude totale et vie communautaire. Ecarté du monde qui l'a bercé, le jeune moine cherche « le repos de son âme en Dieu ». Pourtant son choix est vite rattrapé par les tentations dont il doit s'affranchir. Ainsi la vocation à la solitude de la Chartreuse exige autant de détermination que de discernement.

La formation pour devenir frère dure sept ans. Comme les autres moines, le novice dispose d'une cellule pour s'isoler du reste de la communauté. C'est là qu'il mange, dort, travaille et prie. Les frères et les pères vivent de manière différente la même vocation. Les frères se consacrent aux travaux manuels nécessaires à l'entretien du monastère et à la subsistance matérielle des pères, lesquels passent la majorité de leur temps en cellule.



Les chartreux sont des couche-tôt, mais ils se relèvent la nuit pour prier. A 23h30, la cloche réveille les moines qui se rassemblent dans l'église assombrie pour chanter les matines. Ils se recouchent vers 3h du matin. A 8h, la communauté se réunit pour la messe conventuelle, toujours chantée. Ensuite, les novices se mettent à leurs études en cellule avant d'entamer une tâche manuelle : reliure, peinture, jardinage… Les frères aussi reprennent le travail dans les divers ateliers du monastère : cuisine, couture, menuiserie, maçonnerie… Seuls les pères célèbrent la messe dite « lue » c'est-à-dire non chantée, puis retournent en cellule pour faire une lecture spirituelle. A 12h, tous les moines prennent leur repas en cellule, excepté les dimanches et fêtes où ils mangent ensemble au réfectoire. L'après-midi est consacrée au travail manuel, à la lecture ou à l'étude. A 16h, les pères se regroupent pour chanter les vêpres à l'église. Les frères arrêtent le travail un peu plus tard. Le souper est généralement pris à 18h. Les jours de jeûne, du 15 septembre à Pâques, un morceau de pain et une boisson chaude tiennent lieu de souper. A 19h, la cloche sonne l'angélus. Les moines peuvent encore prolonger leur oraison ou leur lecture spirituelle durant une heure avant d'aller se coucher.

Une fois par semaine, les moines partent dans la forêt. Une promenade durant laquelle ils évoquent souvent leurs familles qu'ils ne voient que deux jours par an. Des retrouvailles qu'on imagine très intenses : lorsqu'un moine dépouillé de superficialité, tendu vers le divin, s'absente un instant pour saluer les siens qui n'aspirent qu'à profiter des petits bonheurs de la vie. Deux mondes adjacents et pourtant affranchis l'un de l'autre, tel que l'adage des chartreux le rappelle, « la terre tourne, la croix demeure ».

© ZEPPELIN


LES PHOTOGRAPHES ZEPPELIN
Géographes et photojournalistes, Bruno VALENTIN et Julien PANNETIER ont fondé ZEPPELIN en 2008. Ils travaillent main dans la main pour ramener des reportages comme autant de témoignages. Du golfe du Bengale à l'aiguille du Midi, des moines de la Grande Chartreuse aux officiers de la Marine nationale, ils signent toutes leurs images ZEPPELIN.