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KAYAN UNE CULTURE EN SUSPENS
HUAI PU KAENG, PROVINCE DE MAE HONG SON, THAÏLANDE © GUILLAUME PETERMANN / ZEPPELIN NETWORK

Icônes du tourisme nord-thaïlandais, les « femmes-girafes » éprouvent difficilement la pandémie de Covid-19. Démunis de leur activité par les restrictions sanitaires et la disparition des visiteurs, ces membres de l'ethnie Kayan doivent se reconvertir pour gagner leurs vies. Et qu'elles se mettent à la cueillette, à l'agriculture ou à chercher du travail en ville, elles ne supportent plus leurs encombrants colliers devenus inutiles. Pourtant, grâce aux campagnes de vaccination, les long neck tribe villages ont pu rouvrir leurs portes aux curieux. Mais à Huai Pu Kaeng, le doute s'est installé. Premier village construit pour accueillir les Kayan fuyant la guerre civile au Myanmar dans les années 1980-1990, ses habitants sont aujourd'hui dans l'incertitude. Pendant que les hommes sont devenus ouvriers agricoles, les femmes tiennent encore les maisons, évoquant à regret les milliers de touristes qui passaient par là. Car s'il sera tentant de remettre un collier pour de l'argent, les mœurs changent et ce que l'UNHCR dénonce comme des « zoos humains » n'a plus bonne presse.

[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Tôt le matin, sur la rivière Pai nimbée par la brume, So Prang dépose Rosa et Christina aux abords de la forêt pour leur cueillette quotidienne, avant d'aller relever ses filets de pêche déposés la veille au soir.





[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Le village fut pendant de nombreuses années un haut lieu du tourisme au nord-ouest de la Thaïlande. Avant la pandémie de Covid-19, jusqu'à 250 touristes par jour pouvaient fouler l'unique rue goudronnée. Aujourd'hui pourtant, à certaines heures, le site ressemble plus à un village fantôme, une sorte de décor de cinéma mis en pause.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] À l'entrée du village, Mu Ko, 25 ans, attend désespérément les visiteurs. Elle a vu leur nombre s'effondrer depuis le début de la pandémie de Covid-19. Les restrictions sanitaires mises en place dans le royaume ont permis de freiner la propagation du virus, mais elles ont aussi considérablement réduit le tourisme.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Alors que l'unique école du village a été contrainte de fermer ses portes en raison des restrictions liées au Covid-19, la petite-fille de Mu La passe ses journées avec sa grand-mère. Pendant que Mu La tresse des feuilles de teck (localement appelées « tong tueng »), l'enfant regarde des vidéos sur le téléphone portable de son père.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Les rides des mains habiles de Mu La, 58 ans, rappellent étrangement les nervures des feuilles de teck qu'elle est en train d'enchevêtrer dans des baguettes de bambou. Cet assemblage sert à isoler les toits des maisons du village ou d'ailleurs. Cette activité n'est pas très lucrative (0,05 € l'unité), mais elle génère toutefois un petit revenu.
[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] À l'écart du village trône une imposante église au milieu de la végétation luxuriante. L'édifice, le seul qui soit en dur, au crépis blanc et à la tôle ondulée couleur turquoise, témoigne des différentes vagues d'évangélisation catholique dans la région d'origine des Kayan, il y a une centaine d'années. Bien que les dimensions du bâtiment laissent à penser que toute la communauté villageoise est catholique, les croyances locales sont variées : bouddhisme, protestantisme, animisme et divers degrés de syncrétisme. Habituellement, le dimanche est le jour de la messe, mais depuis le début de la pandémie de Covid-19, le prêtre, extérieur au village, ne vient plus la célébrer. Pour autant, tous les dimanches matin, quelques habitants viennent prier devant la statue de la Vierge Marie face à l'église.





[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Ma Pang, 38 ans, est une femme coquette. Elle fait toujours très attention à sa façon de s'habiller et de se maquiller. Pour elle, le « bijou » qu'elle porte autour du cou est un véritable signe distinctif de beauté. Mais ce qu'elle préfère par-dessus tout, c'est regarder des vidéos sur TikTok. Pour cela, elle s'assoit à l'entrée du village où la connexion internet est la meilleure.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] « Je ne vois pas pourquoi je devrais encore porter ce collier alors qu'il est douloureux et terriblement inconfortable. Au début, même les gestes les plus simples du quotidien sont rendus compliqués par le collier : dormir, manger, se déplacer, sans parler de se laver ! Avant, j'aidais ma famille en le portant, il était générateur de revenu. Maintenant qu'il n'y a plus de touristes, je souhaite trouver un emploi en ville mais ce serait impossible avec ça autour du cou », raconte Christina, 22 ans, qui a retiré ses 15 anneaux il y a 2 ans.
[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Sous un soleil de plomb, dans les quelques champs éparses autour du village, Mu Tae récolte des bananes. Depuis le début de la pandémie, beaucoup de villageoises ont ainsi été contraintes de retourner travailler aux champs. Cette activité, qui ne constituait auparavant qu'un appoint économique, est aujourd'hui devenue une nécessité. Le retour à l'agriculture ne s'est d'ailleurs pas fait sans peine, notamment pour les « dames au long cou » qui ont passé plusieurs années assises devant leurs portes à poser pour des photos.





[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Depuis le début de la pandémie de Covid-19, en plus du travail aux champs, les villageoises se sont remises à la cueillette. Elles collectent différentes feuilles, herbes et plantes riches en vitamines pour compléter leur alimentation en les incorporant en tant que condiment dans les soupes ou les salades par exemple.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Depuis la pandémie de Covid-19 et la disparition des touristes, en plus de l'agriculture et de la cueillette, une nouvelle activité est apparue au village : la pêche de coquillages de rivière. À l'aide d'un masque pour regarder au fond de l'eau, les femmes y cherchent les mollusques sous les pierres.
[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Les images des femmes de l'ethnie Kayan et leurs ornements métalliques serrés autour du cou ont fait le tour du monde. Elles sont devenues des icônes du tourisme nord-thaïlandais. Ici, sous le porche de sa maison, l'instituteur de l'unique école du village, qui a été contrainte de fermer ses portes en raison des restrictions liées au Covid-19, s'occupe de son fils devant la photo emblématique de sa mère, maintenant décédée.





[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Aujourd'hui, après deux premières doses de vaccin Sinopharm, la troisième injection du tant attendu sérum de la firme Pfizer est perçue comme un sésame vers la réouverture de leur village au tourisme de masse, et donc, vers le retour à la vie d'avant.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Une équipe d'infirmières est en charge de la campagne de vaccination dans le village. Ici, Mu Lay se fait injecter la troisième dose de vaccin contre le SARS-CoV-2 avec le tant attendu sérum de la firme américaine Pfizer.
[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Un couple de touristes polonais, désireux de voir le cou allongé et cerclé de laiton des emblématiques habitantes du village, arrive à l'entrée de Huai Pu Kaeng où un panneau indique « Long Neck Village ».
Depuis que le royaume thaïlandais a assoupli, un peu, ses restrictions d'entrée sur le territoire national, de petits groupes de touristes apparaissent. Cependant l'âge d'or du tourisme dans le village de Huai Pu Kaeng semble définitivement révolu. Il s'agit sans doute d'une étape obligatoire pour les Kayan qui, après être arrivés en Thaïlande en tant que réfugiés, et après être devenus les estampes flatteuses d'un tourisme conquérant, vont devoir encore une fois s'adapter à une nouvelle réalité.





[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Un touriste slovaque filme Ma Pang en train de tisser une écharpe traditionnelle kayan.


[Huai Pu Kaeng, Thaïlande] Des statuettes en bois à l'effigie des « femmes-girafes» dans le village de Huai Pu Kaeng.
[Mae Hong Son, Thaïlande] Ayant été présentées pendant des années par les tours opérateurs comme exotiques et singulières, en mettant en scène des « villages ethniques » spécifiquement créés pour elles, il est difficile aujourd'hui pour les « dames au long cou » de passer inaperçues lorsqu'elles se rendent à Mae Hong Son pour y acheter lessives, shampooings, savons et autres produits d'hygiène. Bien qu'elles apprécient déambuler dans les allées des magasins, elles savent bien que leur apparence particulière ne leur permet pas de se déplacer aussi librement qu'elles le souhaiteraient. C'est d'ailleurs pour cela qu'elles ne vont jamais dans le centre-ville et que les nouvelles générations entrevoient leur avenir loin de la stigmatisation de la culture Kayan.





[Mae Hong Son, Thaïlande] Depuis qu'elle a été contrainte de retourner aux champs et à la cueillette, Ma Nay souffre de douleurs musculaires. Elle profite de sa sortie en ville pour acheter des patchs antidouleurs dans une pharmacie.


[Mae Hong Son, Thaïlande] Aujourd'hui, il est difficile pour les « dames au long cou » de passer inaperçues lorsqu'elles se rendent en ville. D'ailleurs il n'est pas rare qu'on leur demande de poser pour un selfie.
[Huai Sua Tao, Thaïlande] À l'entrée de Huai Sua Tao, les visiteurs se voient remettre une fiche informative sur les difficiles conditions de vie de ses habitants au statut de réfugiés, les incitant à payer leur entrée 250 baht, soit environ 7 euros. Ce « long neck village », le plus visité de Thaïlande, est pourtant une véritable attraction touristique créée de toute pièces en 1995. C'est bien ce type d'endroit que de nombreuses organisations, dont le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), ont exhorté les touristes à cesser de visiter. Qualifiés de « parcs à thème ethniques » ou encore de « zoos humains », ils présentent les Kayan au cou prisonnier d'anneaux de cuivre comme des attractions touristiques humaines.





[Huai Sua Tao, Thaïlande] Contrairement à l'atmosphère villageoise de Huai Pu Kaeng, l'entrée de Huai Sua Tao avec ses deux grandes statues à l'effigie des « femmes-girafes » évoque plutôt un parc d'attraction.


[Huai Sua Tao, Thaïlande] À Huai Sua Tao, le « long neck village » le plus visité de Thaïlande, la rue principale autrefois bondée de touristes est vide.
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LE PHOTOGRAPHE GUILLAUME PETERMANN
Photographe et graphiste de formation, Guillaume aime s'aventurer dans des zones difficiles d'accès à la rencontre de leurs habitants. Son travail s'articule essentiellement autour du photoreportage et couvre des thématiques aussi variées que le voyage ou le documentaire culturel, social et environnemental. Des montagnes du Pamir aux mines d'or artisanales de Guinée, en passant par la vallée de l'Omo en Éthiopie ou l'île de Socotra au Yémen, Guillaume cherche en permanence la meilleure lumière pour révéler l'âme de ses sujets.